
Tout casser, tout brûler, le « brokenism » de Trump

Francis Pisani
Chroniqueur
Sur la violence qui permet à Trump de satisfaire son électorat et l’origine du terme qui l’explique.
Xi, Poutine et Trump ont en commun de vouloir «renverser la table», a déclaré Pierre Haski lors de sa récente intervention sur Hors Normes.
Image forte et d’autant plus belle que paradoxale.
Ils s’attaquent tous les trois à l’ordre international établi à l’issue de la deuxième guerre mondiale sous l’égide des US. On le savait du russe et du chinois dont on comprend facilement qu’ils s’en considèrent les victimes. La surprise tient au fait que Trump les rejoigne au motif que cet ordre ne lui convient plus.
Qu’il s’agisse de son besoin de simplicité, de sa sympathie pour les dirigeants autoritaires ou de son hypothétique espoir de séparer les deux autres, les tentatives d’explications les plus courantes me semblent insuffisantes.
Suivons le Klash des mots…
De quelle table parlons nous? Échecs, go, poker… ou golf ?
Les médias anglo-saxons parlent plus volontiers de renverser l’échiquier «overturn the chessboard». Une image que Poutine peut comprendre mais pas Xi, formé au go, ni le maître de Mar-a-Lago qui ne brille qu’au golf…
Il a pourtant dit à Zelensky qu’il n’avait pas toutes les «cartes». Songeait-il au poker? Possible pour un homme de sa génération et de son style. Mais toujours avec son pistolet sur la table.
Dialogue vraiment difficile qu’il pourrait croire régler en renversant cette dernière, quel que soit le jeu qui s’y joue.
Mais j’ai du mal à imaginer qu’il veuille vraiment «du passé, faire table rase», comme le promettait l’Internationale, cette rengaine que Xi et Putin chantonnent depuis leur plus tendre enfance et à laquelle tout indique qu’ils ont renoncé.
Du bluff tout ça? En partie, comme toujours, mais la référence à la brutalité est omniprésente dans le jeu de Trump, plus présente encore dans sa politique interne.
Politique intérieure
Il est courant pour les autocrates (et pas que) de mener des politiques apparemment contre productives, quand on les observe de l’étranger, mais sources de gains en politique intérieure, celle qui compte vraiment.
Or les sondages indiquent que 90% des Républicains sont contents des premières actions de leur président qui traite les autres par le mépris, la menace et parfois même la terreur sans la moindre envie de les séduire.
Début de piste?J’en ai trouve une dans un débat organisé par le New York Times entre ses quatre chroniqueurs les plus conservateurs invités à répondre à la question : «Pourquoi tant de républicains apprécient-ils la direction que Trump donne au pays?»
On y trouve un peu de tout, l’immigration, le fossé grandissant entre parti démocrate et travailleurs, les méfaits du wokisme intolérant, la haine des élites ou le ressentiment généralisé.
Mais une explication se détache, formulée par David Brooks : «C’est l’idée que tout est cassé et qu’il faut tout brûler».
Brokenism
Il la prend dans un début de réflexion théorique formulée voici deux ans sur Tablet.com un «a Jewish magazine about the world» par sa directrice, la new yorkaise Alana Newhouse.
Sous le titre « Brokenism » («broken» veut dire cassé) , impossible à traduire, elle proposait une vision de la situation américaine selon laquelle « Le vrai débat aujourd’hui n’est pas entre la gauche et la droite. Il est entre ceux qui s’investissent dans nos institutions actuelles et ceux qui veulent en construire de nouvelles. »
En clair :
- Les «brokenists», [celles et ceux qui se retrouvent dans cette approche] pensent que nos institutions actuelles, nos élites, notre vie intellectuelle et culturelle et la qualité des services dont beaucoup d’entre nous dépendent ont été vidées de leur substance. Pour eux, l’establishment américain, au lieu d’être une force de stabilité, est un enchevêtrement obèse et corrompu de pouvoirs fédéraux et d’entreprises qui menacent d’étouffer le pays tout entier.»
- «Les brokenists viennent de tous les horizons de l’échiquier politique. Ils ne sont pas d’accord entre eux sur les types de programmes, d’institutions et de cultures qu’ils souhaitent voir prévaloir en Amérique. Ce sur quoi ils s’accordent – et c’est plus important que tout le reste – c’est que ce qui fonctionnait auparavant ne fonctionne plus pour un nombre suffisant de personnes.»
Pour illustrer son propos elle les oppose aux «statu-quoïstes», parmi lesquels elle range aussi bien Alexandria Ocasio-Cortez, la jeune star latina et démocrate, que les Républicains opposés à Trump, comme Liz Cheney. Elon Musk et le célèbre investisseur Marc Andreessen sont des brokenists (que Deepl n’hésite pas à traduire par « cassandres »… formé à partir du mot « casser », ironie de la traduction automatique). Elle leur associe un peu vite Bernie Sanders qui ne me semble appartenir à aucun de ses deux groupes, lui qui n’a jamais confondu droite et gauche.
Je limite ici la nécessaire approche critique de la vision proposée. Il suffit, ici, d’enregistrer qu’elle existe.
« Tout casser pour que… »
Brutal. Limpide. Excellent pour la comm et manifestement simpliste, le terme « brokenism » appelle à la main mise sur la société américaine de la poignée de milliardaires réunis dans le bureau ovale. Comme me l’a fait remarquer l’ami Jacques Rosselin, il masque bien leur entreprise de destruction de l’État et tout ce qui est « bien commun ». Mais on les voit mal s’en prendre au système lui-même, l’hyper-capitalisme d’aujourd’hui.
Le terme rappelle, en fait, le doux Guépard de Lampedusa.
La violence en plus.
En passant de « tout changer pour que rien ne change » à « tout casser »… avec la même intention, il fait ressortir ce qui menace de devenir la caractéristique du régime Trump : la violence.
Symbolisée par la tronçonneuse de Musk, nous pouvons comprendre qu’elle détruise beaucoup tout en doutant qu’elle serve à trancher la branche sur laquelle ces messieurs sont – ou se croient? – bien assis.
Renverser la table autour de laquelle ils devraient causer sans scier la branche sur laquelle ils posent leurs fesses… n’est-ce pas là le défi des trumpists jouant aux brokenists?…
Partagez cet article !

Inscrivez-vous !
L'innovation civile au service de la défense et de la protection du citoyen.